Rêveries

Nouvelles et autres surprises, par Arthur Cdl

Romain Gary, Albert Camus et JMG Le Clézio sont mes auteurs préférés, j’aime le bleu et les étoiles.

Sensible aux charmes de la vie, j’écris depuis tout petit sans l’assumer vraiment. Je prône maintenant un Art universel et accessible. Formé en tant que comédien aux cours Charmey à Vannes, mes intérêts ne se réduisent pas à l’écriture. J’espère que mes textes sauront les traduire avec autant de justesse que possible. Bonne lecture !

hôpital

Le vide ne me terrifie plus, il est mon compagnon de fortune. Je suis séparé de la caissière par du vide, mais je ne lui en veux plus, surtout quand celle-ci me rend un beau sourire. Ce rien entre elle et moi, ce n’est rien. Il ne peut pas y avoir « rien », on ne peut faire l’expérience du « rien ». On a des yeux pour voir, des oreilles pour entendre et des doigts pour toucher, pour faire l’expérience de l’expérience avec expérience. Je me dis « ils m’enfermeront, c’est sûr ils m’enfermeront », je me dis que je sais des choses et que les gens qui savent sont dans des asiles ou derrière des barreaux. Je suis perdu, et je ne peux pas faire semblant. Vivre heureux c’est trop intense pour le cacher à qui que ce soit. Comme toute personne qui se respecte, je fais ce qui m’apparaît nécessaire : Je pense « je t’aime » pour tous les gens que j’aime. Au bord de la paranoïa ? Je le suis sans doute, je me dis même qu’il faut me rendre à l’hôpital et humer l’air là-bas, pour m’habituer, en prétextant de faire charger un téléphone. Ridicule. Personne n’est jamais rentré dans un hôpital avec pour unique intention de charger un téléphone ! Il n’y aurait rien de plus criant pour se faire hospitaliser. Le verdict tombe : 

« Vous êtes bipolaire, Monsieur » 

« Quoi ? Juste ça ? Cette mode… »

« Ce n’est pas une mode et c’est quelque chose à prendre au sérieux »

Il détache le mot « sérieux » de tous les autres, comme pour marquer encore plus combien la situation est grave.

« Zut »

J’ai dit « zut », oui, par pur esprit de provocation. Le psychiatre n’a pas été pris autant à la légère depuis bien longtemps. C’est dommage, le monde est si vaste et pourtant il a si peu de légèreté à offrir. Cet hôpital doit bien grouiller de génies incompris et de belles âmes abîmées par la vie, je vais devenir un patient de plus, un matricule inconnu dans un océan d’autres. Je m’y fais conduire sagement, il y a tout un protocole. Un inventaire, un formulaire, une fouille, aucun objet contandent, téléphones confisqués, repas à heures fixes… Tout est rationalisé de telle façon que je regrette de m’y être fait conduire avec autant de docilité. J’exerce ma voix sur des infirmiers, comme pour vérifier que je sais encore gueuler. Ils me regardent avec crainte, et un peu de jalousie je le comprendrai plus tard. Mon organe vocal est parfait, tellement parfait que je suis placé en isolement. J’essaie de mettre des mots sur ma « folie », ça la rend moins dense et moins envahissante. Et puis un jour, plus tard encore je le comprenais, je réalisais qu’elle n’existait pas vraiment cette « folie ». C’était juste une façon différente de me manifester au monde qui m’a valu une posologie de traitement réhaussée trois fois, une vraie camisole chimique qui terrasserait un éléphant. 

On me retire un beau jour de l’isolement. Plus besoin de crier autant, je m’envisage enfin libre un jour. Mes parents me rendent visite. Ils cachent mal leur peine et peinent à me redonner le sourire même s’ils y mettent du coeur. « Je vais bien » je leur dis, ils ne me croient naturellement pas. « Je ne suis pas malade », prononcé par tellement de vrais malades qu’on en perd la haute portée symbolique. L’humain, quelle matière noble et complexe à la fois ! Dans nos échanges, je ne garde que le positif : Papa va se faire mettre un implant auditif pour mieux entendre les oiseaux, et Maman se remet au vitrail. 

Au milieu de la machine hospitalière, il y a de beaux traits de lumière. Je les reçois dehors, dans un carré d’herbe. Ils me purifient. Je suis vraiment un allumé, en fin de compte. A ma manière. Le quotidien est si monotone que parfois j’aime juste me lover dans mon lit et fermer les yeux. Me remplir la tête de belles choses, et au réveil lors des heures du repas, trouver un inexpliquable sentiment de bien-être au milieu de tant de tristesse. Je me dis que mon cerveau prend soin de moi, dans tout ce marasme ambiant. Réflexe primaire défensif qui me renvoie aux premiers homme et au premier individu déclaré « fou » par notre espèce. 

Je pousse l’expérience jusqu’au bout : Je me sociabilise avec les autres et j’essaie de trouver un terrain d’entente autre que le rejet de ce « foutu système » « les illuminatis » et « Keanu Reeves », car il semblait bien que Keanu Reeves est immortel et que c’est attirant, quoiqu’un peu effrayant, l’immortalité. Un magicien me marque plus que les autres. Nous jouons aux échecs et nous décidons qu’il peut emmener n’importe quelle pièce n’importe où. Défaite assurée mais de grands éclats de rire. Il est bon de rire, ça devient comme une nécessité vitale que je ne m’autorise pas assez, ici. J’essaie d’être leur allié, leur compagnon de fortune. Certain ont « un grain », oui, mais l’existence est si terne, sans eux. Greg, un chouette type qui parle tout seul de temps en temps, m’instruit d’une méthode pour réagir face au danger : Opposer ces deux mains et les pousser loin devant soi, comme pour l’éloigner. J’ignore si je m’en servirai un jour. Et comment ne pas parler d’Ombeline, une jeune prodige du dessin douce, sensible et compréhensive qui devra dessiner la robe de ma future mariée, nous l’avons convenu. Le grand rêve de chacun ici, c’est déjà de sortir. La suite a tout de l’improvisation, on ne sait pas de quoi demain sera fait. Peut-être que tout ceci n’est qu’un show TV et qu’il y a des caméras dissimulées partout. Les jours de grande audience sont ceux avec des bagarres et des gens comme moi à traîner de force en isolement. Peut-être qu’on me posera des questions le dernier jour. Quel est mon secret pour tenir ici ? je communique, Monsieur, par la pensée, oui oui oui. Il ferait semblant de ne pas comprendre, la pensée pour lui reste cloîtrée dans sa boîte crânienne et n’en sort jamais. Drôle d’idée. Une pensée peut changer le monde, j’en suis intimement convaincu. A l’issue de cet entretien qui n’a du reste jamais eu lieu, le type me renverrait à l’hôpital illico pour au moins 3 semaines. Allez, au mitard le farfelu ! J’en suis pourtant un jour sorti, sinon je ne serais pas là, à écrire cette longue lettre de plus de cinquante pages qui sera peut-être publiée dans une prestigieuse maison d’édition. On en sort toujours, mais la liberté a un prix : On vous regarde étrangement, vos amis ne vous voient plus pareil, quelque chose a changé. Quoi ? Je l’ignore, je reste le même, je m’appelle toujours Ethan, j’ai toujours deux bras, deux jambes et un cerveau fonctionnel. Je suis toujours gentil et je ne tue pas les mouches. J’ai toujours cette voix faible, parfois, qui permet de m’effacer un peu de temps en temps. Les questions sont les mêmes :

  • Tu te sens comment ?
  • Bien
  • Tu es sûr ? ça n’a pas dû être une tasse de thé, là-bas

Ou bien

  • Tu es sous traitement ? Tu sais c’est important le traitement, ces choses là c’est pour la vie.

Je me rends compte qu’il y a beaucoup de choses qui sont « pour la vie » Il n’y a que la mort qui ne soit pas « pour la vie », peut-être qu’on se précipite tous vers elle car il y en a d’autres après, des vies. Une forme d’ennui nous guette toujours, comme s’il fallait que la vie soit morose, parfois. Image arrêtée : Nous sommes un Samedi et je parcours du regard un festival électro. J’épouse du regard la scène techno et je vois une femme merveilleusement belle, qui ressemble au croisement de deux femmes que je connais. Si je n’avais pas quelqu’un dans ma vie, c’est à elle que j’aurais parlé. Je dis « je » car quand on est un homme seul en festival, c’est toujours à soi de faire le premier pas. Le sentiment de solitude existe davantage chez nous. C’est l’une des choses desquelles les femmes peuvent se réjouir : Il y aura toujours quelqu’un pour leur parler. Un de mes groupes préféré joue ce soir, et je me sens un peu trahi. L’électro calme qu’il propose sur spotify ne l’est pas du tout en live, mais il fallait m’y attendre, c’est comme ça que les choses fonctionnent, ici-bas.  Quelqu’un à mon côté gauche ne veut plus être aussi bas et grimpe sur la rambarde, il nous crie comme un flibustier, il ambiance la scène, il l’enflamme. Il a dû se dire : « rien n’est dans le bon ordre, je vais tout inverser », alors il chahute le festival. Il faut dire que quelques heures plutôt, il n’y avait vraiment personne pour danser. C’est curieux, on attend toujours le soir pour sortir le grand jeu. 5000 personnes dans un complexe sportif, et je suis toujours seul au monde. « Je cherche la lumière », et il y a effectivement des spots lumineux qui jaillissent de l’obscurité pour éclairer nos belles âmes. Mais quand je dis « lumière », il s’agit de tout autre chose. Je cherche la clarté, et c’est en la cherchant que je me rends compte que je l’ai trouvée.

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