Le camp de prisonniers politiques se trouvait au cœur de la forêt noire, dans le district de Karlsruhe.
Des conifères massifs encadraient les bâtiments et projetaient leurs ombres inquiétantes sur le défilé
de toits en taule, de béton et de barbelés.
Au crépuscule, cinq soldats surgirent d’un baraquement, traînant ce qui avait été autrefois un
homme et laissant derrière eux une petite traînée rouge sang.
Ernst Wuller n’était pas franchement reconnaissable, tant les traits qui avaient été les siens étaient
couverts de bleus, de brûlures, de fractures et d’hématomes. Il poussait des gémissements de bête
agonisante auxquels on lui répondait par des slaves de coups.
Quand le captif hurla ‘Mitleid’ (pitié), l’officier nazi qui encadrait ses quatre hommes réprima un
sourire. Combien de fois avait-il entendu ce mot, au juste ? Le chiffre devait être vertigineux.
Comme en réponse à cette pensée et aux coups supplémentaires qu’il avait reçu, Ernst Wuller ne
murmura plus que ce mot là, en boucle. Sa diction était étrangement nette, pour quelqu’un qui avait
perdu plusieurs dents. Si le prisonnier acceptait de collaborer, l’officier se promit de toutes les lui
arracher et de lui faire couper la langue ensuite. ‘Tout sauf les doigts et les tympans’, c’étaient les
ordres.
Mitleid, Mitleid…
La troupe se dirigeait vers l’extrême Ouest du camp, là où logeaient plusieurs hauts dignitaires nazis
ce soir là. Sur le chemin, quelques soldats en faction saluèrent la troupe comme s’il s’agissait d’un
spectacle ordinaire. Ordonnés, obéissants, bien dressés, les SS avaient appris à ignorer le langage
des suppliciés ou à s’en moquer. Ils arrivèrent au but. Les logements réservés aux responsables nazis
se distinguaient des autres en tout points. De larges colonnes de marbre entouraient l’édifice
principal, construit avec des pierres d’exception et haut de trois étages. L’encadrement des fenêtres
était fait de bois rares et formait des losanges réguliers d’où émanait à cette heure ci une lumière
jaune diffuse. Un aigle du Reich coulé en bronze surplombait l’ensemble.
On entrait dans le paradis des enfers.
On projeta ce qui avait été autrefois Ernst Wuller à l’intérieur du somptueux hall principal et il
s’étala de tout son long.
Mitleid, Mitleid, Mitleid….
Du sang coulait sur le carrelage en marbre, si bien que pour tout accueil, l’officier dut essuyer une
vague d’insultes copieuses venue de son supérieur hiérarchique, le commandant R.
Le commandant adressa ensuite un sourire mielleux à Ernst Wuller, à genoux, les mains liées.
Veuillez m’excuser, monsieur Wuller, mes hommes n’ont pas le sens de la mesure. Ils sont très…
Sur les nerfs, ces temps ci. Il marqua une pause, saisit une pièce d’identité qu’on lui tendait et fronça
des sourcils en parcourant la photo du regard. Vous êtes bien monsieur Wuller, n’est-ce pas ?
J’ai du mal à vous reconnaître…
Mitleid, Mitleid, Mitleid, Mitleid…
Bon, ça ne fait rien. Je suppose que vous êtes monsieur Wuller, nos services n’ont pas pu se
tromper sur votre identité, mais je dois dire que vous êtes moins beau que sur la photo.
Quelques rires éclatèrent autour du gros commandant.
Et, alors qu’il se penchait sur lui, Ernst Wuller eût la nette impression que toute l’horreur du genre
humain le scrutait avec ses petits yeux noirs et cruels.
Vous vous demandez peut-être ce que vous faites ici ?
D’un large geste, il montra l’ensemble comme s’il avait été question d’une visite immobilière.
Non ?
Mitleid, Mitleid, Mitleid, Mitleid, Mitleid….
Voyons, voyons… ça ne sert à rien de vous lamenter comme ça… C’est dommage, nous pourrions
bien nous entendre, vous et moi…
Ce qui avait été Ernst Wuller continuait de murmurait le même mot, et le commandant soupira.
Soit… Bon, laissez-moi vous indiquer l’objet un peu particulier de ma demande.
Il y a dans cette salle un piano, je crois que vous l’avez remarqué dès votre entrée. Les chiens
flairent toujours les os. Il y eut de nouveau des rires.
Voyez-vous, monsieur Wuller, et il prenait le temps d’appuyer chaque mot, on dit que vous êtes un
virtuose, et j’ai eu écho d’un juif qui avait été épargné par un SS parce qu’il en jouait
prodigieusement bien. On en fera un film, un jour, j’en suis convaincu. Et, bien que je m’étonne de
ces facultés chez les gens de votre espèce, j’aimerais en avoir le cœur net ce soir. Vous avez joué à…
voyons voir…. au Gewhandaus, au Weimarhald, au philharmonique de Paris… En Autriche, en Italie,
en Scandinavie… Un peu partout, en somme. Impressionant.
Mitleid, Mitleid, Mitleid, Mitleid, Mitleid….
Mitleid… Il nous ennuie un peu avec ses ‘Mitleid’ vous ne trouvez pas ? Le commandant fit
quelques tours autour du prisonniers, et alors qu’il déambulait il siffla un air de piano. Il s’arrêta
soudain net, se dirigea vers le prisonnier, se mit à sa hauteur et prit une voix douce.
Je ne peux toutefois me permettre de vous épargner, vous comprenez bien… Vous êtes trop
impliqué dans la résistance pour me le permettre, et de toute façon l’idée d’épargner un juif
m’insupporte. Prenez le comme un ultime pied-de-nez, une espèce de dernier élan lyrique de votre
peuple de dégénérés. Je vous offre la possibilité de mourir au sommet de votre art.
Mitleid, Mitleid, Mitleid, Mitleid, Mitleid, Mitleid…
Je crois qu’il n’y a pas grand chose à en tirer, commandant… Je l’ai su dès la première fois où j’ai
écrasé une cigarette sur son visage… dit l’officier.
Le commandant marmonna un peu dans sa barbe.
Je crois sincèrement que vous devriez méditer cette offre… Il scruta ce qui avait été Ernst Wuller et
ce qui était maintenant sa proie.
Déliez lui les mains, ordonna-t-il ensuite sèchement.
Les SS s’exécutèrent. Après un moment d’hésitation, le prisonnier tituba vers le piano. Devant
l’instrument, Ernst Wuller s’arrêta de dire ‘pitié’ et il y eût un long silence.
Allons, allons… Allez y. Vous n’avez rien à perdre.
Ce qui était autrefois Ernst Wuller posa ses doigts intactes sur le clavier et joua les premières notes,
toutes fausses, car le piano était affreusement désaccordé. Ces quelques notes provoquèrent l’hilarité
générale. Dans la cacophonie ambiante, la voix du commandant domina toutes les autres.
Et bien, alors, vous n’arrivez pas à jouer ? Que se passe-t-il ?
Ernst Wuller s’était interrompu.
Mais continuez ! Montrez nous que vous êtes un virtuose ! Il dégaina un pistolet et le posa sur la
tempe du prisonnier, qui hurla :
Mitleid, Mitleid, Mitleid, Mitleid, Mitleid, Mitleid, Mitleid !!!
Ce qui était Ernst Wuller se réveilla en sursaut, couvert de sueur.
L’audition pour le conservatoire avait lieu demain, et Hitler n’accéderait jamais au pouvoir. Ça ne
devait être qu’un mauvais rêve…

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