Elia était solitaire seul. Pour être solitaire seul la première condition est d’être seul et elle est étrangement remplie par l’ensemble de l’humanité.
La deuxième, c’est de se sentir seul, et à ce jeu-là Elia avait été d’une constance implacable. Seul depuis les premiers pas, drôle, triste et étrange sentiment d’être coupé des autres, seul dans sa petite carapace. Il avait élaboré des stratégies pour ne plus l’être, mais aucune d’entre elles ne fonctionnaient. Un jour il s’était dit « bon, je vais écrire chaque jour comment je me sens dans un petit carnet » mais il en fit vite le tour car il ne savait pas vraiment quoi y écrire. « vide », « triste », « ennuyé », « dépressif », des mots qui, il lui sembla plus tard, deviendraient has been à force d’avoir été utilisés sans autre raison que celui de se rassurer.
Dire « je suis dépressif », c’était une façon de rallier une partie du genre humain qui l’était aussi et de se sentir moins seul par conséquent. Plus rien ne touchait Elia pendant cette période, c’était comme s’il avait déjà fait le tour de la question et qu’il se coupait maintenant de ses sens les plus primitifs : l’odorat, l’ouïe, la vue. De son appétit sexuel aussi, même si ce n’était pas un sens mais quelque chose de primaire qu’on porte tous en nous. Elia avait vu des psychiatres, des psychologues, des art-thérapeutes, des magnétiseurs, mais rien n’avait vraiment fonctionné. La vie se déroulait comme un long tapis vieilli et troué par le temps. Il lui arrivait se de dire que le problème venait de lui, que le monde était cruel et qu’il souhaitait en finir. Bien sûr, aux yeux des autres tout ça était bien absurde. Elia, un riche mâle occidental blanc hétérosexuel se plaignait de sa vie et allait consulter.
Quelle drôle d’idée c’était ! Un jour, il médita et trouva une forme de Nirvana. Cette expérience le terrifia et, parce qu’il avait peur du bonheur, il ne renouvela pas l’expérience souvent et avec assiduité. Être heureux ! Quelle drôle d’idée ! Ceux qui semblaient les plus heureux étaient les « stars », les gens célèbres qui nous éclaboussaient de leur beauté et de leur bonheur. Comment vivaient-ils le bonheur, eux qui ne pouvaient sortir dehors en toute intimité ? Et pourquoi eux ? Pourquoi pas lui ?
Elia réfléchit toute une nuit à ces considérations et finit par conclure pour lui-même qu’il avait le droit au bonheur et qu’il allait être heureux toute sa vie durant. Ou bien c’était peut-être par la suite à cause d’une femme, avec qui il voulait être heureux ensemble. Avec qui il voulait partager son bonheur et avec qui il ne pouvait, depuis maintenant plus de 8 ans, parce que la vie en est ainsi faite. On ne peut ‘provoquer’ les choses, au mieux on les manifeste. Voilà plus de 8 ans qu’il manifestait donc, et 8 ans aussi par la même occasion qu’il était heureux. Un bonheur souple, immense et tranquille. La belle aube se levait après une nuit agitée, annonçant un jour beau, riche et puissant. On était le 26 juin, et Elia se sentait enfin prêt à aimer quelqu’un. À l’aimer, elle.

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