Le ciel avait déposé un manteau de neige blanc sur les décombres de la ville.
Là haut, après avoir observé les massacres sans remuer le petit doigt, Dieu recouvrait maintenant
toutes les traces de crime. La ville s’était vidée de ses habitants, il n’y avait plus de parcs, plus
d’immeubles, plus d’infrastructures, seuls gisaient quelques panneaux témoignant du nom qu’elle
avait eu jadis. Son nom ? Quelle importance, elle n’était plus.
Les dernières nouvelles entendues aux informations parlaient de l’invasion d’un pays hostile en
réaction au massacre de ses ressortissants. Une bombe avait sifflé, le présentateur avait hurlé et
toutes les retransmissions se sont interrompues, ne laissant qu’un grésillement anxiogène.
Le nom des pays concernés ? Peu importe leurs noms, un amas informe d’humains différents qui
s’identifient pourtant majoritairement à la même entité. Avec d’autres entités ils partagent des
religions, des principes, ils tissent des liens, des amitiés, ils font des compétitions sportives, ils
organisent des sommets, à d’autres ils convoitent des terres, des ressources, ils provoquent des
tensions et au demeurant, ils ‘neutralisent’, ils ‘massacrent’, ils ‘genocident’, ils torturent, ils tuent. Il
paraît qu’il y a des lois pour se ‘faire la guerre’, et que quand on respecte ces lois elle est acceptable.
Jules balaya du regard la scène de chaos digne d’une série post-apocalyptique et il eût un rire auquel
seul le vent répondit.
Il aurait tout donné pour parler à quelqu’un et pour l’écouter de tous ses yeux, de tout son corps, de
tout son cœur. Parler avec quelqu’un, fut-ce avec l’ennemi. Essayer de le comprendre et se faire
comprendre en retour. Faire ce que deux humains sensés font. Ne pas céder à la haine, ne répondre
qu’après avoir pleinement écouté, et ne pas écouter parce que l’on souhaite forcément répondre.
Débattre, discuter, rire, peut-être. Oui, se balancer des grenades de rires, marcher sur des mines de
blagues, se fusiller aux sourires, se trucider de petites attentions. Trouver en l’autre lui-même, mais
le meilleur de lui-même.
Mais dans ce calme glacial, il n’y avait rien à trouver.
Rien que les décombres, rien que la neige, rien que le sang, rien que les cendres, rien que le vent.
Des images nettes et douloureuses jaillirent dans son esprit.
La beauté des avions qui inondent le ciel, la terreur des bombes qu’ils larguent.
La stupéfiante beauté du kamikaze qui s’était jeté du haut d’un immeuble, le chaos de l’explosion
qu’il avait déclenché et qui avait dévasté les rangs ennemis.
La beauté des drapeaux qui flottaient au vent et toute la laideur de ceux qui agissaient en leurs
noms.
Jules n’avait jamais pris parti. Ni pour une entité ni pour une autre.
Il n’avait pas pris parti pour la ‘sienne’ depuis qu’il avait vu des corps traînés derrière des motos,
d’autres poussés du haut des immeubles et d’autres décapités. La neutralité qu’il avait toujours
affiché et qui lui avait valu de nombreux ennuis, voilà peut-être ce qui l’avait maintenu en vie.
Maintenant, il pouvait bien se revendiquer ‘neutre’, ‘humaniste’, ‘progressiste’, ‘vegan’, les cadavres
sous les décombres s’en moquaient.
Jules était probablement le seul vivant à être resté ici, peut-être parce qu’il ne sentait pas l’odeur des
morts. Jules était né, entre autre, avec la faculté de se couper de ses sens s’il le souhaitait. Et rien
n’était plus salutaire que de se priver de l’odorat dans un charnier comme celui-là. Il marcha un peu,
la neige craquait sous ses pas. Il erra ainsi une bonne heure quand son pied buta sur un doudou. Il
s’en saisit : Enfin un compagnon. Il décida qu’il était enfin temps de s’asseoir et de regarder le
monde sombrer.
Il vit quelques chars passer au loin, des rafales d’avions, et plus loin, bien plus loin, une
déflagration, un flash lumineux et un champignon nucléaire immense.
L’engrenage meurtrier continuait, et un court poème écrit par Jules lui revint en tête.
Depuis les premiers jets de pierre
Ceux des flèches, des lances, ceux des grenades
Depuis que l’homme a rejoint la terre ferme
Depuis la première insulte, la première engueulade
Depuis nos origines jusqu’à la fin de notre espèce
Les bons, les brutes, les truands
Les voleurs, les violeurs, les marchands
Les saints, les pêcheurs et les mendiants
Les errants, les superstars et les parents
Les athlètes, les ascètes et les enfants
Je les aime tous comme je les hais
Leur part d’ombre comme leur lumière
Et quand ils souffrent, je souffre aussi
Et quand ils saignent, je saigne aussi
Et quand ils s’aiment, je les aime aussi
Puisse-tu garder une bonne image d’eux
Quand tu penseras à eux,
Dieu
La réincarnation de Jésus sur terre que personne n’avait vraiment écouté sinon quelques dizaines
d’habitants de la ville dans des réunions secrètes sourit. Un sourire triste, un sourire las, mais un
sourire quand-même. Il fit apparaître du pain dans une main, un verre de vin dans l’autre, et il
attendit son heure.
L’hiver nucléaire était déjà là, et il allait bientôt rejoindre son créateur.

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