Incapable de dormir, Elia avait été attiré par la lune, ce soir là. Il l’avait suivie plusieurs heures en marchant en dehors de la ville, le long d’un chemin côtier puis dans les profondeurs d’une forêt dense. Le chemin se voyait à peine, et il se dit que c’était une idée un peu bête, de suivre la lune. Elle va trop vite, et puis ce n’est pas elle qui va nous attendre. Il marqua une pause sur un banc au bord d’un petit étang paisible, dégagé, et en regardant cet étang, et en regardant la lune, Elia se dit qu’en fin de compte il ne l’avait pas suivie pour rien. De l’astre émanait une étrange clarté, comme si il pouvait laver n’importe qui de tous ses pêchés. Toute l’humanité aurait dû se donner rendez-vous, ce soir là. Du Dalaï Lama à Poutine, de Keenu Reeves à Michel Fourniret, pas de chichi. Tous les bons, les brutes et les truands. Tous les saints et pêcheurs, toutes les superstars…
Si on avait su à l’avance qu’une lune comme ça bénit les hommes, peut-être qu’ils se seraient empressés de venir. Il paraît que l’ensemble de l’humanité passe à peine dans le lac Léman, alors ici, au bord de cet étang, il aurait fallu se serrer un peu, c’est sûr. Mais en finir avec les guerres, les génocides, les écocides et toutes ces horreurs, ça n’a pas de prix, se dit Elia.
Les premiers arrivés auraient été les ultra- riches, parce que les Chinois et les Américains, main dans la main, auraient préalablement construit en deux mois un gigantesque aérodrome.
S’en seraient suivi les classes moyennes et populaires, en voitures. Et là, franchement, Elia avait de la peine à s’imaginer d’interminables bouchons menant à d’immenses parking pour lesquels on aurait rasé toutes les forêts avoisinantes. Un dernier écocide, pour la bonne cause, et tout est réglé ! Bien sûr, certaines belles âmes auraient pensé au bus et au covoiturage, mais 8 milliards d’individus, quand même, c’est difficile à transporter, merde. Et puis il y aurait eu les plus pauvres à pied, de toute façon.
‘Que Woodstock aille se rhabiller, voici Moonstock !’ cria soudain Elia à la face de la lune, qui se contenta d’un demi sourire, parce que c’était évidemment une demi-lune ce soir là.
Elia eût le vague souvenir d’avoir un jour voulu être astronaute, à un âge où on vous épargne encore les logarithmes, les fonctions dérivées, les épreuves sportives intenses et les névroses. S’il avait été intelligent, studieux, ambitieux, athlétique, endurant, stable psychologiquement, peut-être qu’il aurait été propulsé un peu plus près de la lune.
Mais ‘avec des si, on met Paris dans une bouteille’, se dit Elia.
‘Et Scarlett Johansson dans son lit’ murmura t-il avec dépit à l’étang et à la lune.
Il essaya de se remémorer l’ordre de toutes les planètes du système solaire, pour savoir s’il n’était pas trop tard pour devenir astronaute, mais il ne se rappelait plus qui d’Uranus ou de Neptune était la plus éloignée du soleil.
Elia fit quelques ricochets à la surface de l’étang et resta planté là, comme toute personne saine d’esprit, seul, à quatre heures du matin, sur un banc au beau milieu d’une forêt.

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