Je suis rentré chez moi en début de soirée. Juste avant de passer le pas de la
porte, j’ai regardé le ciel. On ne peut pas faire plus simple comme entrée en matière,
mais c’est pourtant comme ça que ça a commencé. Il faut dire que c’était un ciel
magnifique, parsemé de nuages de coton sur lesquels Dieu devait bien avoir saigné
un peu, parce qu’ils étaient teintés de merveilleuses nuances de rouge. Je devinais
dans ces nuages des visages grotesques et sublimes, des plantes étranges, des
dragons, des fées et des lutins qui envahissaient le ciel. J’en suis venu à me
demander si quelqu’un n’avait pas dessiné ce décor irréel pour moi, ou si on avait ou
pas glissé quelque chose dans le dernier verre que j’avais bu en bar avant de rentrer.
Et en baissant le regard, ce royaume des cieux se prolongeait subitement sur
terre : J’avais la sensation de redécouvrir mon jardin : la petite haie couleur vert
pomme et mal taillée qui le délimitait, la pelouse envahie de fleurs tout juste écloses
plantées ici et là comme autant de fusées d’artifice, les buissons desquels je
m’attendais presque à voir surgir des lutins, les arbustes fruitiers croulant de délices
et les deux saules massifs qui encadraient l’entrée et dont les branches jaillissaient
de leur tronc assez haut pour que l’on puisse apercevoir la plage de galets en
contrebas et l’océan qui s’étirait au loin comme une flaque d’huile sombre. J’ai
inspiré profondément et les odeurs d’herbe mouillée, de myosotis, de tulipes, de
roses et de buddleia ont envahi mes narines. Dans ce florilège de parfums, certaines
fleurs étaient si éloignées de moi que je ne savais pas quelle était la part provenant
de mes sens et celle de mon imagination. Les rayons mourants du soleil ont caressé
mon visage, et je me suis dit qu’une petite maison de tuiles rouges, un jardin qui sent
bon et la mer pour horizon, c’était là trois bonnes raisons d’être heureux. J’ai adressé
un sourire à l’Univers, parce que c’est le genre de choses que l’on fait lorsque l’on
est heureux.
Je suis ensuite rentré, j’ai gagné ma chambre et j’ai gribouillé quelques phrases
en tentant de mettre des mots sur le mystère et l’immensité de ce qui se produisait
en moi. J’avais le sentiment, quand j’écrivais, d’arracher des mots au dictionnaire et
de le rendre orphelin de ses plus beaux enfants. Quand j’en faisais une formule
creuse, insipide ou mal vieillie, c’était pour moi une nouvelle preuve de rapt : là où
certains étaient des mentors et des précepteurs de mots, je me trouvais davantage
en position de ravisseur et de tyran.
Sans doute un peu honteux du massacre, je me suis tourné vers les livres de
mes auteurs préférés en y cherchant des passages qui parlaient de bonheur et de
paix intérieur. « Tu vois, voilà comment on écrit… », me murmurait Milan Kundera à
l’oreille. « Ce n’est pas grave, persévère ! » m’encourageait Romain Gary. « Tu as
encore tout ton temps », me glissait Marcel Proust en essayant de me consoler. La
tête envahie de jolis mots, fort d’un sentiment de plénitude que seule la beauté du
ciel avait fait jaillir ce soir-là, j’ai sombré dans un sommeil simple et tranquille,
accompagné dans ma descente vers le monde des rêves par le bruit de la pluie
s’abîmant sur le velux de ma chambre.
Au matin, le soleil avait déposé une flaque de lumière vive sur le sol. J’ai jeté
mes pieds dedans avec la témérité des grands capitaines qui se jettent à l’eau, j’ai
fait un brin de toilette et je suis sorti. Le jardin était tel que je l’avais laissé hier soir,
mais contre toute attente j’avais l’étrange impression qu’il avait perdu de sa superbe,
et qu’une main invisible avait ôté le voile de magie qui avait couvert quelques heures
mon monde et ma vie. Le ciel était devenu d’un bleu passablement passable, le
soleil odieusement nu de tous les nuages qu’il avait vu passer hier, et j’en étais venu
à me demander quel genre de foudre m’avait frappé la veille. J’ai humé l’air, un air
qu’on se fabrique, qu’on brasse en s’imaginant des parfums qu’on a déjà connu,
parce qu’en l’espace d’une nuit j’étais devenu inapte à sentir, au cœur d’un
environnement qui me semblait incolore, d’un jardin inodore. Et en moi, pour tout
foyer, les dernière braises d’un mirage de l’esprit. J’ai pris une profonde inspiration
et j’ai tâté mon pouls pour m’assurer que je n’étais pas décédé hier, parce que c’est
le genre de choses qui arrive. Après tout, peut-être qu’il n’y a ni Paradis ni Enfer, et
que la laideur et l’ennui sont à l’au-delà autant qu’ils sont à la vie. J’ai gagné
l’extrémité de mon jardin, c’était là-bas que je prenais un peu de hauteur sur les
choses. J’ai observé le défilé des vagues et celui des promeneurs en contrebas.
En voyant passer un barbu hirsute habillé comme un marin du dix-neuvième
siècle sur le chemin côtier en contrebas, j’ai pensé que je pouvais tout aussi bien
rêver. Je me suis pincé tellement fort que j’ai laissé échapper un cri. L’inconnu a
tourné la tête vers moi lentement, sans aucune forme de surprise. Au bord de la haie,
raide comme un piquet, je devais avoir l’air baroque. Il a pourtant repris sa marche
au même rythme, comme si j’avais été un moustique traversant brièvement son
existence.
J’ai soudain décidé de le suivre. Je suis sorti du jardin, j’ai dévalé la pente qui me
séparait du chemin côtier et je l’ai interpellé. L’inconnu s’est retourné, et cette fois je
le voyais mieux : Un visage aux traits bourrus, envahi par une barbe blanchie et mal
entretenue, un nez massif qui semblait tenir le haut de son crâne comme l’aurait fait
une charpente et l’éclat couleur noisette clair de ses yeux qui adoucissait le tout.
— Excusez-moi, je…
— Le ciel, c’est ça ?
Il m’avait coupé avec une voix caverneuse et un ton qui ne souffrait d’aucune
réplique. Ses yeux ont plongé dans les miens quelques secondes, et il ne m’en a pas
fallu plus pour savoir que cet homme-là n’était pas un promeneur ordinaire. Son
terrain à lui, c’était le genre humain.
— Pardon ?
— Le ciel, hier, vous l’avez trouvé tellement beau que vous vous êtes senti
heureux toute la soirée ? Vous débarquez le lendemain, un type comme moi
se promène tranquillement et vous avez l’impression que je fais partie d’une
espèce de rêve que vous faites ?
— Ce n’est pas exactement ça…
Pour toute réponse, l’inconnu s’est fendu d’un rictus, et il fallait se mettre en quatre
pour voir que ce qui naissait au milieu de sa pilosité préhistorique était en fait un
sourire.
— Enfin si, ai-je repris, mais ce n’est pas vraiment ce que je voulais vous dire
dans l’immédiat. De toute façon, comment savez-vous tout ça ?
— Parce que c’est l’effet que j’ai fait à tous les riverains que j’ai rencontrés ce
matin, et je sais vraiment pas comment je dois le prendre…
Sur ces mots, il a saisi sa montre à gousset pour regarder l’heure avant d’ajouter
avec une voix lasse :
— Vous êtes le septième en deux heures, à ce rythme là je vais passer au 20h
ce soir.
J’étais partagé entre le rire et la stupéfaction. J’ai eu envie de lui lancer « pensez à
vous acheter un crochet pour l’occasion, capitaine » mais je me suis retenu en
pensant que ça pourrait lui donner de mauvaises idées. Nous nous sommes
observés de longues secondes, humant chacun un air vide de toute réplique. Et alors
que je songeais à rompre le silence, le grondement de la terre s’en est soudain
chargé.
De violentes secousses ont ébranlé le sol. Nous avons perdu notre équilibre et
nous sommes tombés à plat-ventre, au milieu des cris, secoués au rythme des
ondulations de la terre, incapables de se relever. Durant de longues minutes qui
m’ont semblé des heures, nous avons vu des bâtiments se fissurer, s’affaisser,
s’effondrer et toute la cote littorale se débattre avec un monstre souterrain qui
détruisait tout dans les environs. Un vent puissant s’est alors levé, draguant avec lui
des nuages menaçants, soulevant sur son passage la poussière et les feuilles
mortes. J’ai regardé vers la mer, et au loin j’ai vu une gigantesque colonne d’eau.
— Peut-être n’est-ce qu’un rêve, après tout…
J’ai dit ça d’un air hagard, sans chercher à fuir, fixant sans ciller le tsunami qui se
dirigeait irrémédiablement vers nous.
Le capitaine a regardé à son tour en direction de la mer et du mur d’eau qui
engloutissait les bateaux et tous les êtres à bord sur son chemin, comme s’il
s’agissait du naufrage de sa vie. Il a médité la question quelques instants, avant de
nuancer d’une voix étrange :
— Peut-être, moi j’espère que nous avons juste eu un beau ciel hier soir.
Je me suis alors pincé une dernière fois très fort.

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