Rêveries

Nouvelles et autres surprises, par Arthur Cdl

Romain Gary, Albert Camus et JMG Le Clézio sont mes auteurs préférés, j’aime le bleu et les étoiles.

Sensible aux charmes de la vie, j’écris depuis tout petit sans l’assumer vraiment. Je prône maintenant un Art universel et accessible. Formé en tant que comédien aux cours Charmey à Vannes, mes intérêts ne se réduisent pas à l’écriture. J’espère que mes textes sauront les traduire avec autant de justesse que possible. Bonne lecture !

Marson – Richard – julien

Marson
Marson est un petit village bâti il y a plusieurs siècles par ce qu’on peut considérer sans rougir
comme les pionniers du mouvement hippie. A une époque où les côtes Bretonnes étaient en proie
aux attaques féroces des vikings, les bougres se sont mis dans l’idée de s’établir au bord de l’eau et
au milieu des pâquerettes alors qu’ils auraient pu envisager une place forte, ou, à défaut, un village à
l’abri de la vue des navires ennemis. Les voilà probablement cul-nuls, sous l’emprise de
psychotropes ou d’une idée assez haute de la paix et de l’amour universel pour les remplacer, posant
les premières pierres de ce village qui a tenu bon jusqu’à aujourd’hui. Avec un peu d’imagination, on
peut se figurer un obscur chef Viking qui, à la vue de belles masures colorées fumant en leur
sommet de feux de foyers et de bonheur, refuse d’obéir aux ordres de son commandant lui intimant
de saccager le village, à l’image du mythe de Von Choltizt refusant ceux d’Hitler de détruire Paris.
Marson est pour ainsi dire une somptueuse anomalie de l’histoire. Au cours des siècles, de
nombreux artistes se sont succédés et ont produit ici des chefs-d’œuvre à la hauteur du cœur des
hommes qui en sont à l’origine. Car rendons à César ce qui est à César, il faut du cœur et du courage
pour croire aux lendemains qui chantent à une époque où tout un peuple crie. Marson est ainsi
devenu un symbole, exploité par beaucoup de politiques, d’artistes ou de starlettes déchues venues
s’y ‘ressourcer’. Voilà ce qu’on fait de mieux, à Marson : Se ressourcer. Il y a quelques années,
pourtant, le village n’a pas échappé au sort des sites les plus remarquables et est devenu un village
touristique, c’est à dire un village plein de touristes qui détestent eux-même naturellement les
touristes. Les stands de crêpes et de galettes, les boutiques de souvenirs et les attractions en tout
genre fleurissaient comme les pâquerettes jadis, et le village d’irréductibles Gaulois prenait des airs
de fête foraine, pour le plus grand bonheur des commerçants. Les petites ruelles du village étaient
devenues noires de monde et ce flot humain convergeait vers l’église Romane Saint Antoine pour
aller se déverser en dehors, jusqu’aux plages et aux criques les plus reculées.
Les bougres s’étaient passés le mot d’années en années et il n’existait plus un bout de sable blanc où
l’on puisse faire l’amour tranquille. Ça n’a pourtant découragé personne de s’installer ici l’été, à
croire que cet appétit soudain des Français, et plus particulièrement des Parisiens, pour la province
et le bord de mer, répondait à un appel plus pur et puissant que celui de forniquer au bord de l’eau
sans être vu.
A l’intérieur des terres, la forêt du Golf s’étend sur des milliers d’hectares. Cette réserve naturelle
protégée n’a pas eu à subir les ravages de l’agriculture conventionnelle et se compose d’un
enchevêtrement de conifères, de petits massifs rocheux et de rivières indomptées où toute la faune
Bretonne semble s’être réfugiée. Elle est quadrillée de chemins de randonnées pittoresques et de
routes départementales en mauvais état. Ces routes sont même dangereuses dans une certaine
mesure mais elles offrent au moins aux automobilistes un peu plus nerveux, saouls ou malchanceux
que les autres un cadre merveilleux pour mourir.
C’est dans ce petit paradis sur terre que Richard Stern fit irruption à Marson avec 948 863 euros sur
son compte en banque et la ferme intention d’acquérir une seconde propriété ici. Il avait maintes fois
visité le village et ses environs mais il ne s’en était jamais lassé. Les gens ici lui apparaissaient
sympathiques. Seuls les hôtels le rendaient nerveux. L’idée de gaspiller de l’argent dans une
chambre qui ne vous appartient pas.

Richard
‘Je t’apprécie’, voilà ce qu’elle lui avait dit. Richard le beau, Richard le riche, Richard le drôle,
Richard l’irrésistible, venait de tomber sur le champ de bataille comme tant de braves combattants
avant lui. Avec un patronyme pareil, comment ne pas leur succéder ? Il aurait aimé lui tendre un
billet ou un élixir d’alchimiste en lui demandant de l’aimer d’un amour authentique, toute la vie.
Mais rien, se dit Richard, ne peut acheter l’amour d’une femme. On peut monnayer avec certaines
des fantasmes, des orgasmes souvent mal simulés, des petits mots tendres et même parfois des
soirées en société. On peut couvrir ses compagnes de fleurs, d’or, de parures, de bijoux et
d’attentions futiles en tout genre, rien n’y fait. Depuis que le trafic d’organes existe, l’amour est le
dernier sanctuaire des pauvres. Rien ne l’achète, sinon peut-être le temps, qui œuvre parfois en la
faveur de l’amoureux éconduit. Il arrive, après tout, que l’être aimé voit enfin dans l’ami qui l’aime
un amant tant attendu, mais personne ne peut le prédire avec certitude. Cela pourrait faire l’objet
d’études statistiques, si l’espèce humaine s’entendait sur la signification du verbe ‘aimer’. Après tout,
les humains disent aimer les autres animaux, mais ça ne les empêche pas de payer des gens pour en
faire souffrir certains et les tuer puis de consommer leur chair. Autrement dit, la plupart des hommes
n’aiment pas leur compagnes comme ils prétendent aimer les cochons, sinon la France serait une
immense prison à ciel ouvert avec pour seul juges nos amis à deux ou quatre pattes.
Il termina son entrecôte en riant intérieurement et interpella le serveur pour un dessert.
Eva lui était apparu très vite comme un idéal féminin, et Richard pensa à une magnifique pièce
montée de quatre étages aux 27 bougies qu’un maître pâtissier (Dieu, l’Univers ou quelque chose
comme ça) avait conçu spécialement pour lui. L’horreur et le comique de la situation, c’était que
Richard n’avait pas la permission d’en goûter une seule part, pas même un seul éclat de chocolat.
Il en était réduit à baver devant les pointes harmonieuses de chantilly, les petites statuettes de
chocolat qui semblaient animer le délice tout entier, la crème glacée qui recouvrait deux étages, le
coulis de cassis recouvrant les deux autres, les fraises, les groseilles, les morceaux de spéculoos et
autres voluptés nées de son imagination. Que faire donc sinon prier en implorant la pitié d’un maître
pâtissier qu’il ne connaîtra jamais ?

En quelque sorte.
Richard s’évanouit.
Pas de mort clinique, juste un évanouissement. Pas de halo lumineux m’invitant à quitter mon
enveloppe charnelle, donc. Aucune sensation d’unicité et d’amour inconditionnel. Ici bas, c’est à dire
entouré de sept milliards d’humains.
Sept milliards d’humains qui se partagent une petite terre fragile où s’épuisent ressources naturelles,
insectes et mammifères sauvages. Où l’on se bat pour toute sortes de raisons, à plus forte raison
quand il n’y en a aucune. Où l’on crève encore de faim, de soif ou de maladies. Peut-être que toute
cette rancoeur m’aurait convaincu de partir, si j’avais eu à affronter le dilemme des expériences de
mort imminente. Qui sait ?
Au réveil, ce que je savais, en revanche, c’est que même si les médecins m’avaient manifestement
confondu avec un cheval, -à en juger par toutes les seringues et les médicaments qui m’entouraient-,
je souffrais toujours énormément.
Il a fallu des dizaines de point de souture, plusieurs chirurgie osseuses et faciales et plusieurs mois
de rééducation pour retrouver un semblant de vie normale
L’enfoiré qui m’a percuté sans s’arrêter s’en est tiré, lui. La police a fait chou blanc, on ne l’a jamais
retrouvé. Il a dû dire à sa femme qu’il avait acheté une nouvelle voiture en pleine nuit. Maintenant,
je l’imagine traîner dans les bras de sa maîtresse, -parce que tous les hommes vils ont des
maîtresses-, et de temps à autres, son délit, sa fuite, ça doit l’empêcher de bander. Mais pas de vivre.
Vivre, c’est quelque chose à la portée des bons comme des brutes.

Monsieur, votre tarte aux pommes.
Le serveur le tira de ses réflexions culinaires et déposa le dessert sur la table comme on aurait
déposé un étron devant une porte : La chose était de toute évidence pré-cuite, la pâte un peu molle
et les tranches de pommes étaient rabougries. Richard lui adressa un sourire forcé et entama son
dessert, qu’il termina quelques instants plus tard avec la désagréable impression d’avoir été trompé
sur la marchandise.
L’amour a besoin de temps, et je saurais lui en donner, conclut pour lui même Richard ce soir là.
Marson était si petit que tout le monde se croisait et il ne manqua pas d’occasions pour signifier à
Eva par des mots, des gestes et des regards que ce qu’elle avait dit ne l’affectait pas, et mieux encore
qu’il comprenait. On peut difficilement attendre d’un homme qu’il comprenne la vanité de ses
sentiments à l’égard d’une femme, et encore moins qu’il cerne la psychologie féminine sous toutes
ses formes.
Heureusement, feindre était chez Richard une seconde nature. Le monde de l’entreprise
(l’assurance?) lui avait appris les compliments forcés, les sous-entendus et les faux-semblants. La
colère, la déception et la tristesse qu’il accueillait parfois en lui se muait toujours en un impeccable
sourire à la lisière duquel le monde entier semblait s’être arrêté. L’idée qu’il y avait plus loin un
homme faillible était balayée d’un simple mouvement de lèvres. ‘Voilà un homme heureux !’ se
disaient les gens, et les gens se contentaient de cette opinion rassurante.
A insérer quelque part : Le bonheur est une clé de voiture. Nous voilà bien incapables de le trouver
si nous passons notre vie à le chercher. Il suffit d’interrompre quelques temps cette entreprise
frénétique pour qu’il se révèle, souvent sous nos propres yeux et sans le moindre effort.

Julien
Avant de présenter Julien, je crois qu’il est nécessaire de préciser qu’il n’aime pas les grandes
chaleurs. Il est de ceux qui deviennent irritables quand ils transpirent. L’ennui, c’est qu’il transpire
souvent. Beaucoup.
Il y a des centaines de raisons de craindre le réchauffement climatique. La sienne, c’est de
commettre un jour un homicide. Certains ont des mentors et des livres de philosophie, lui c’est une
étoile de type naine jaune qui dicte sa conduite. Le drame de l’événement qui va suivre, c’est que
Marson n’avait pas connu d’aussi fortes chaleurs depuis longtemps.
Ce jour là, le thermomètre avoisinait les 37 degrés. Alors à 15 heures, dans des rues bondées, le
ventre vide, une soif insatiable, le front moite et une furieuse envie de pisser en prime, il faut
reconnaître que Julien était dans un état second. Il emprunta une rue moins bondée que les autres,
un raccourci qu’il avait découvert quelques jours plus tôt et qui lui évitait de côtoyer le genre
humain. Un inconnu de grande taille croisa son chemin et l’interpella quelques mètres plus loin.

Dites, c’était vous au bar, hier ? Julien se retourna sans répondre. L’inconnu continua.

Vous n’avez pas été très correct avec la fille qui était seule au comptoir. Il y a quand-même des
façons moins lourdes de draguer. L’homme avait dit cela sur un ton professoral qui renvoyait Julien
à une période de sa vie qu’il aurait préféré oublier. Il ne voyait plus devant lui un inconnu, mais le
médiocre professeur de Français pédant et suffisant qu’il avait voulu cogner tout son collège. Non
pas qu’il lui ressemble physiquement (c’était d’ailleurs l’inverse), mais il avait prêchait comme le
faisait son enseignant : le salaud commentait le moindre devoir raté, chaque mauvaise note et les
faits et gestes de Julien en classe avec l’assurance d’un gourou évangéliste, et Julien n’avait qu’une
envie quand l’été et son soleil radieux approchait : Se ruer sur lui. Julien inspira et expira trois fois.
Il fixa l’homme de ses yeux bleus et nus avec autant de contenance que le soleil le lui permettait.

Et bien ? Rien à répondre ?
Les vêtements de Julien étaient moites, des gouttes de sueur perlaient sur son front, et cet abruti
demandait une réponse. Il voulait l’insulter et hésita quelques secondes sur le choix des termes
appropriés, mais il se ravisa. Lui laisser une chance. Toujours leur laisser une chance.

Elle finira dans mon lit. Je connais les femmes.

C’est ça, oui. L’inconnu éclata de rire cristallin et laissa paraître de belles dents blanches. Ce
visage qui se déformait sous les yeux de Julien lui semblait tout à coup plus familier. Plus familier
encore que cet obscur professeur de Français. C’était une toute autre famille que celle du genre
humain, c’était celle du règne animal.
Ces dents presque luisantes révélées au grand jour étaient des crocs qui le provoquaient, c’était
certain. Elles attendaient leur dû. Les muscles de Julien se crispèrent. Il sentait un air chaud et dense
monter du ventre jusqu’à sa trachée. C’était une sensation étrange. C’était comme si son souffle était
la manifestation d’une force vitale et séculaire. Un appel sauvage. Il jeta un regard circulaire avec
une lenteur calculée autour de lui. Ils étaient presque seuls.
D’un geste fulgurant et puissant, Julien écrasa alors son poing sur le nez de l’homme. Il le laissa
tituber un peu. L’homme ne riait plus, mais il ne chercha pas non plus à s’enfuir. C’était un gaillard
assez solide et il tenta de répliquer par une droite, mais il s’était visiblement arrêté aux bagarres de
l’école primaire et Julien l’esquiva sans difficulté. Amusé, il tourna un peu autour de sa proie. Le
sourire avait changé de camp. Il le frappa méthodiquement deux fois, trois fois, quatre fois, tout en
lui laissant des chances de répondre à chaque fois mais l’homme ne réussissait qu’à brasser de l’air.
Au cinquième coup, son corps massif s’effondra sur le trottoir. Julien se pencha alors lentement, le
saisit par le col et lui chuchota à l’oreille :

J’ai plus de chance avec cette fille au comptoir que toi avec cette salope de serveuse.
Richard essaya de répondre mais il ne faisait que cracher du sang dans un flot d’insultes inaudible
tout en essayant de se dégager de l’étreinte robuste de son agresseur.

Tu continues de bouger, je t’éclate la tête contre le sol.
Richard bougea. Julien se déchaîna.
Trois images lui apparurent.
Une plage au soleil couchant, d’abord. La mer est calme et dessine un horizon presque linéaire
derrière lequel se couche tranquillement le soleil. Quelques nuages roses agrémentent ce joli
tableau. Du haut de ses sept ans, voilà que le petit Richard gueule au soleil ‘C’est ça, cache toi ! Je
suis tout rouge et j’ai mal à cause de toi ! Sa petite voix aiguë n’avait même pas dû faire frémir une
moule, mais le petit martyr pense avoir réglé ses comptes avec la naine jaune.
Il jette ensuite sa pelle et son sceau à la face du monde, ou plutôt à la face de ce touriste qui venait
de passer devant lui mais qui, pour sa défense, avait eu le mauvais goût de porter des chaussettes
avec ses tongs.
Ses parents le prient de s’excuser et il s’exécute timidement. Le Hollandais rigole un peu et lui rend
ses projectiles improvisés. Il est immense. Au moment où il se baisse, Julien s’imagine monter au
sommet de son crâne. Peut-être que l’horizon se serait ainsi courbé devant ses yeux et qu’il aurait
prouvé à tous les platistes que la terre est bien ronde, et qu’elle le resterait. Pas besoin d’une caméra
embarquée dans un satellite de la NASA quand on a un Hollandais sous la poche, c’est la théorie
qu’il vient d’élaborer.
‘Il faut rentrer !’ lui crie sa mère. Sa sœur et lui forment les derniers remparts susceptibles de résister
aux assauts des vagues ils rentrent plein de sable dans la BMX break, qui démarre au quart de tour.
Puis, Richard, toujours enfant, sautillant dans une prairie comme un diable de tasmanie, soulevant
des gerbes d’herbes séchées sur mon passage, riant aux éclats. Quelques instants plus tard, ses pieds
dans la terre fraîche et ses petites mains pleines de graines qu’il disperse avec des gestes maladroits.
Le voilà, jetant son insouciance à la face du monde. Un monde où le cœur de ses parents devait
forcément triompher des maladies, de la faim, des violences et par dessus tout du capitalisme. Car
‘Vaincre le capitalisme’, c’était le titre d’un ouvrage obscur que lisait son père. Et tout ce que lisait
son père devint sacré, jusqu’à la lecture des théories néo-libérales d’Adam Smith à la fin du lycée.
Une troisième image, de l’adolescence cette fois.
Les yeux de Prescillia. Non, pas que ses yeux. Il y a dans son souvenir impérissable d’elle son nez
aquilin, ses petites lèvres, ses cheveux roux et ondulés, sa silouhette svelte et sa voix d’ange.
Il l’entend encore lui glisser un ‘je t’aime’ au creux de son oreille. C’était la droite, son oreille s’en
souvient encore. Peut-être sensible à cette douceur, il entend moins bien de la gauche depuis. Les
murmures de Prescillia se joignent maintenant à un son aïgue intense et à une alternance de deux
tons montants puis descendants, d’abord lointain, puis terriblement proches. Prescillia ne savait pas
imiter les sirènes d’ambulances. Elle savait le faire rêver, elle savait le faire jouir, mais imiter les
sirènes d’ambulance, ce n’était pas sa qualité première. Il faut se rendre à l’évidence. Ce sont les
sirènes de l’ambulance qui a été envoyée là où s’est effondré Richard. Brusque retour à la réalité.

Monsieur, monsieur, vous m’entendez ?
Un rideau de sang lui barrait l’essentiel de sa vue et une douleur diffuse prenait possession de tout
son corps. Il balbutia quand même quelques mots :

J’entends.. pas bien.. de l’oreille gauche. C’est à cause de Prescillia.

Prescillia… Il y eut un silence étrange. C’est Prescillia qui vous a frappé ?

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