Il était deux heures et quart du matin quand j’ai percuté de plein fouet une voiture qui avait brûlé un feu rouge à l’angle de la rue Saint Vincent, à Paris. Au moment du vol plané, trois images me sont apparues.
Une plage au soleil couchant, d’abord. La mer est calme et dessine un horizon presque linéaire derrière lequel se couche tranquillement le soleil. Quelques nuages roses agrémentent ce joli tableau. Pourtant, à 7 ans, voilà que je gueule ‘C’est ça, cache toi ! Je suis tout rouge et j’ai mal à cause de toi ! Ô, si j’avais eu quelques années de plus, j’aurais sans doute ajouté un ‘connard !’ de circonstance. Là, ça n’avait même pas dû faire frémir une moule.
Et, dans un élan de colère, je jetais ma pelle et mon sceau à la face du monde, ou plutôt à la face de ce touriste qui venait de passer devant moi mais qui, pour ma défense, avait eu le mauvais goût de porter des chausettes avec ses tongues.
Mes parents me prient de m’excuser et je m’exécute à reculons. Le Hollandais rigole un peu et me rend mes projectiles improvisés. Il est immense. Au moment où il se courbe, je m’imagine monter au sommet de son crâne. Peut-être que l’horizon se serait ainsi courbé devant mes yeux et que j’aurais prouvé à tous les platistes que la terre est bien ronde, et qu’elle le resterait. Pas besoin d’une caméra embarquée dans un satellite de la NASA quand on a un Hollandais sous la poche, c’est la théorie que je venais d’élaborer. ‘Il faut rentrer !’ me crie ma mère. Ma sœur et moi, nous formons les derniers remparts susceptibles de résister aux assauts des vagues et nous rentrons à la maison en BX break, protégés par des pare-soleils affreux qui avaient au moins cette qualité : le public n’associait pas nos visages au ridicule de la voiture.
Puis moi, enfant, sautillant dans une prairie comme un diable de tasmanie, soulevant des gerbes d’herbes séchées sur mon passage, riant aux éclats. Quelques instants plus tard, mes pieds dans la terre fraîche et mes petites mains pleines de graines qui les disperse avec des gestes maladroits. Moi, jetant mon insouciance à la face du monde. Un monde où le cœur de mes parents devait forcément triompher des maladies, de la faim, des violences et par dessus tout du capitalisme. Car ‘Vaincre le capitalisme’, c’était le titre d’un ouvrage obscur que lisait mon père. Et tout ce que lisait mon père était sacré.
Une troisième image, de l’adolescence cette fois.
Les yeux de Lisa. Non, pas que ses yeux. Il y a dans mon souvenir imperrisable d’elle son nez aquilin, ses petites lèvres, ses cheveux roux et ondulés, sa silouhette svelte et sa voix d’ange.
Je l’entends encore me glisser un ‘je t’aime’ au creux de mon oreille. C’était la droite, mon oreille s’en souvient encore. Peut-être sensible à cette douceur, j’entends moins bien de la gauche depuis. Ses murmures se joignent maintenant à un son aïgue intense et à une alternance de deux tons montants puis descendants, d’abord lointain, puis terriblement proches. Lisa ne savait pas imiter les sirènes d’ambulances. Elle savait me faire rêver, elle savait me faire jouir, mais imiter les sirènes d’ambulance ce n’était pas sa qualité première. Il faut me rendre à l’évidence. Ce sont les sirènes de l’ambulance qui a été envoyée sur le lieu de mon accident.
- Monsieur, monsieur, vous m’entendez ?
Un rideau de sang me barre l’essentiel de ma vue et une douleur diffuse prend possession de tout mon corps. J’arrive quand même à balbutier quelques mots :
- J’entends.. pas bien.. de l’oreille gauche. C’est à cause de Lisa, ça.
- Lisa… C’est Lisa qui vous a percuté ?
- En quelque sorte.
Je m’évanouis.
J’aurais aimé avoir tiré de cette expérience au moins celle d’une mort imminente. Quitte à vivre le traumatisme de sa vie, autant la combler ensuite en vendant un best-seller sur la vie après la mort. Seulement voilà, je ne suis même pas mort cliniquement. En vérité, il n’y a eu que ces trois images, et elles appartenaient toute à la vie. MA vie.
Je n’ai pas vu de lumière blanche, je n’ai pas senti un amour inconditionnel et éternel, bien que mon dernier souvenir s’en rapproche et je n’ai pas été déchiré entre l’envie de partir pour l’au delà et celle de finir ma vie ici bas. Ici bas, c’est à dire entouré de sept milliards d’humains qui se partagent une petite terre fragile où s’épuisent ressources naturelles, insectes et mammifères sauvages. Où l’on se bat pour toute sortes de raisons, à plus forte raison quand il n’y en a aucune. Où l’on crève encore de faim, de soif ou de maladie d’un autre siècle. Peut-être que toute cette rancoeur m’aurait convaincu de partir, si j’avais eu à affronter le dilemme des expériences de mort imminente. Qui sait ?
Au réveil, ce que je savais, en revanche, c’est que même si les médecins m’avaient manifestement confondu avec un cheval, -à en juger par toutes les seringues et les médicaments qui m’entouraient-, je souffrais toujours énormément.
Il a fallu des dizaines de point de souture, plusieurs chirurgie osseuses et faciales et plusieurs mois de rééducation pour retrouver un semblant de vie normale
L’enfoiré qui m’a percuté sans s’arrêter s’en est tiré, lui. La police a fait chou blanc, on ne l’a jamais retrouvé. Il a dû dire à sa femme qu’il avait acheté une nouvelle voiture en pleine nuit. Maintenant, je l’imagine traîner dans les bras de sa maîtresse, -parce que tous les hommes vils ont des maîtresses-, et de temps à autres, son délit, sa fuite, ça doit l’empêcher de bander. Mais pas de vivre. Vivre, c’est quelque chose à la portée des bons comme des brutes.

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