https://www.youtube.com/watch?v=0_854CI4HpI
Une journée de plus sur la planète terre. Tu décides que ce matin, comme tous les autres, l’originalité peut bien aller se faire foutre, puisque tu vas te faire un café. Contrairement aux allusions trompeuses du marketing, un café instantané n’apparaît pas instantanément. Il faut pour toi déployer un effort considérable pour gagner la bouilloire, y verser un peu d’eau, la démarrer, préparer la tasse, verser le café instantané et y rajouter un carré de sucre, -un, pas plus-, avant de verser l’eau bouillante dedans. Si bien que ce matin comme tous les autres, tu t’étonnes
d’être parvenu au terme de ton petit rituel matinal. C’est le seul, par ailleurs. Le brossage des dents est optionnel, les prises de prozac dépendent de ton humeur et tu ne pratiques pas de méditation quotidienne ou autres fantaisies que tu trouves absurdes. En fait, il n’y a vraiment que le café, dans ta vie. Quelque chose de noir et d’épais, comme ton cœur.
Tu as rêvé d’amour, pourtant. C’était quelque chose de doux et léger, comme les doigts d’une
femme, peut-être. Tu ne t’en souviens pas tout à fait, tu n’en gardes qu’une vague impression de bien-être. C’était un flottement, une parenthèse heureuse qui s’est maintenant dissipée. Tu t’étends sur ton lit. En long, en large, en travers. Tu fixes inlassablement le plafond, d’une grande laideur, comme si ton regard pouvait appliquer une couche de peinture fraîche sur ce blanc-cassé sale et écaillé.
L’imagination en elle-même n’a jamais appliqué des couches de peinture, de la même façon qu’elle
n’a jamais bâti des cathédrales, libéré des esclaves ou dénudé quelqu’un qu’on aime. Presque tout ce qui nous entoure est l’ouvrage des mains : Les pyramides, les gratte-ciels, les programmes informatiques, l’épave du Titanic, le dernier iphone, les bombes, les avions de chasse, le petit livre rouge, la bible, le coran, le talmud, les matraques, les vibromasseurs…
Les mains sont d’ailleurs les meilleurs alliées du plaisir féminin, tu l’as lu dans un magazine.
Tu contemples les tiennes, petites, grasses, insignifiantes, inutiles, et tu te demandes quelle femme
pourrait en avoir quelque chose à foutre, de tes mains. Tu es puceau, de toute façon, et tu n’habites
plus ton corps depuis des années. Tes jambes, deux amas de chair informes, soutiennes péniblement
ton corps massif. On devine difficilement tes os. Les traits de ton visage son enfoncés, ton menton
se dissimule quelque part entre trois couches de graisse.
Des éclats de voix te rappellent qu’il y a des passants qui affrontent un hiver pluvieux, en bas de
chez toi. Tu ne descends pas souvent dans la rue.
Il te suffit pourtant de quitter ton appartement et de descendre quelques marches (12, pour être
exact) pour gagner le hall d’entrée puis quitter ton immeuble. Oui, la ‘civilisation’ est à ta portée,
mais elle t’effraie. En bas, marcher quelques centaines de mètres est un véritable chemin de croix, et les passants ne se privent pas de te le faire ressentir.
Tu haies leurs sourires de façade, leur totale indifférence ou leurs regards appuyés et moralisateurs.
De rares personnes se comportent avec toi comme avec n’importe quel inconnu. Un simple regard bienveillant leur suffit, et ces moments d’une rare beauté te rappellent que tu existes dans autre chose qu’un corps que la société méprise. Tu es né obèse (tu poses les termes), tu en es convaincu. Tu penses que tes gênes en ont décidé ainsi, alors tu as cessé de te battre contre eux. Quelle importance, d’ailleurs ? Peut-on encore vivre dans un monde qui meurt ?
Tremblement de terre par ici, ouragan par là, extinction de masse par ici, déforestation par là…
Le mercure monte partout dans le monde, et c’est une naine jaune qu’on appelle communément le
‘Soleil’ qui semble dicter la conduite des hommes. Tu ne vois plus que des conflits armés, des
charniers, des bombardements, des exécutions, des actes de tortures… Le tout est renseigné
minutieusement, on te donne des nombres : 1000 morts par ici, 2000 morts par là… Des nombres
vidés de la chair, des os et du sang qui en sont à l’origine, des humains qui n’appartiennent plus au
monde de leurs semblables mais au monde glaçant des chiffres. Et Dieu qui, en haut, soupire et
maudit le jour où il a créé l’espèce humaine.
Curieux hasard, le livreur uber eat qui t’apporte ton déjeuner a un médaillon en forme de tête de
mort. Toi, tu te dis que tu préférerais les os d’une main, peut-être juste ceux du majeur, un gros
majeur (pour changer du tien) histoire de passer un message au genre humain et à la création toute
entière. Tu regardes à nouveau tes petites mains, grasses, parce que tu viens de les plonger dans une
grande barquette de frites, et tu soupires.
Tu t’assoies devant ton ordinateur.
Tu travailles dans la cybersécurité en télé-travail. Tu as automatisé certaines tâches, si bien que tu
passes le plus clair de ton temps devant des jeux-vidéos.
En fait, il n’y a pas grand chose à dire des écrans, sinon qu’ils t’absorbent et qu’ils te bouffent tes
journées et tes nuits.
Quand vient le soir, tu t’étends à nouveau en long, en large et en travers de ton lit pour poser ton
regard sur le plafond qui s’anime alors : La nuit apporte avec elle les phares des voitures qui
projettent à travers les rideaux des stries de lumières qui dansent avec les ombres.
Enfoncé dans ton matelas, absorbé par ce balais lumineux, tu te dis que ce spectacle vaut bien dix
séances de thérapie.
La sonnerie de ton appartement retentit et trouble tes rêveries. Tu entends ensuite des bruits de pas
précipités, peut-être encore une blague destinée à te faire marcher ? Tu gagnes quand même la
porte, tu saisis la poignée avec tes petites mains grasses, tu ouvres la porte. Il n’y a personne mais tu
remarques sur le pallier une petite paire de gants accompagnée d’une lettre. Comme pour t’assurer
qu’ils te sont bien destinés, tu lis la lettre immédiatement.
‘Vos mains étaient nues et rouges, la dernière fois que je vous ai vu. Je vous ai tricoté des gants que
j’espère à votre taille. Prenez en soin et portez les souvent. Il fait froid, dehors.
Une personne qui vous veut du bien et qui aime beaucoup vos mains.’
Tu fermes précipitamment la porte et tu enfiles ces deux magnifiques gants rouges. Ils sont
confortables et ils te vont à merveille.
Tu souris timidement, comme si tu avais peur qu’on te surprenne. Une émotion étrange s’empare de
toi, tu sens ta gorge se nouer, mais ce n’est pas un vague sentiment de tristesse. C’est quelque chose
de plus profond et indéfinissable.
Des larmes coulent sur tes joues. Ça faisait longtemps que tu n’avais pas pleuré.

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