Bonjour ! Cette carte blanche a été écrite en 2023 et s’appuie sur un tableau célèbre (que voici).

S’il fallait résumer la vie de Jeff à une affaire de drogues (auxquelles il n’avait touché qu’une seule
fois avant toutes les autres), on pourrait considérer le pauvre homme comme un flic habillé en flic
avec des airs de flic que l’ennui guette depuis des années, si bien qu’on ne sait plus qui de l’ennui ou
de Jeff s’ennuie le plus.
S’il fallait pour cela écrire une poésie, elle pourrait commencer par ces rimes bien senties :
‘Chaque jour, Jeff rentre bredouille
Si bien qu’il en oublie pourquoi il patrouille.
Il voulait faire respecter la loi
Mais tout s’est arrêté le jour où il cessa de savoir pourquoi.’
Shakespeare, Aragon et Apollinaire n’ont qu’à bien se tenir, voilà comment elle commencerait, la
poésie. Il faudrait bien sûr qu’elle s’éternise sur de longues pages car c’est quand même quelque
chose de sérieux, l’ennui. Si vous pensez le contraire, vous êtes un original, et si vous êtes un
original vous êtes perdus. Jeff n’étant ni flic, ni poète, ni amateur de poésie, je vais néanmoins clore cette parenthèse audacieuse qui ne vous a appris que deux choses :
- Jeff s’ennuie dans la vie.
- Les originaux peuvent bien aller se faire foutre.
C’est néanmoins une bonne base, et je ne vais pas m’arrêter en si bon chemin. Jeff est là, au bord de sa piscine, et il s’ennuie. Il regarde quelque chose couler comme si c’était le naufrage de sa vie. Mais attention, ne vous figurez pas là un quarantenaire pommé, sur un transat, devant une piscine gonflable qu’il avait acheté pour ses enfants dont il a perdu la garde et qu’il remplit maintenant essentiellement pour mettre ses bières au frais. Notez que je n’ai rien contre les piscines gonflables, les enfants, les quarantenaires paumés, et encore moins contre les bières au frais.
La réalité est bien différente : Jeff, 39 ans, est debout devant une piscine carrelée luxueuse au cœur d’une vallée tropicale (qui grouille d’un tas d’oiseaux exotiques) et il regarde Jésus nager sous l’eau.
Sur ce point, un éclairage est nécessaire : C’est sur son temps de repos. Il y a des heures pour les miracles, et d’autres pour le reste. « Vas-y Jésus, montre nous comment tu marches sur l’eau !’ Ils me font tous chier avec ça, j’ai bien le droit de nager un peu, parfois, merde. »
Voilà ce que dit Jésus à Jeff en sortant la tête de l’eau, et Jeff approuve par un hochement de tête timide.
— Non, mais c’est vrai, quoi, c’est chiant, à la longue.
Là dessus il saisit un verre, le remplit d’eau et le change en vin. Il en propose à Jeff, qui refuse après quelques secondes d’hésitations.
— Tu sais pas ce que tu rates, mon vieux, dit Jésus, qui engloutit alors le vin cul-sec devant Jeff dont le visage se décompose et qui le fixe longuement.
— Quoi ?
Jeff déglutit et réfléchit à chacun des mots qui sortira de sa bouche, ce qui est une chose rare chez lui.
— Donc, à peu près tous les 500 ans, Dieu envoie des types comme toi sur terre, c’est ça ?
— Pas que des types, tu sais. Des femmes, aussi. Dieu aime la mixité, les humains, moins. Mais tu as pigé l’idée, oui. C’est tout le temps le bordel, ici, alors il faut bien vous dire de vous aimer les uns les autres de temps en temps.
Jésus sort de l’eau, essore ses cheveux et sourit sans aucune raison.
— Pourquoi tu souris, sans aucune raison ? Demande spontanément Jeff.
— C’était mon cinquième verre, l’alcool me monte un peu à la tête. Répond spontanément Jésus.
— Vraiment ?
— Quoi, vraiment ? Tu pensais que j’allais te répondre quoi ? ‘Il n’y a pas besoin de raisons pour sourire, la vie est belle.’ Ou ‘Souris à la vie et elle te sourira ?’ Tu crois que parce que je suis le fils de Dieu l’alcool ne me fait aucun effet ?
Ce n’est pas parce que j’ai une mission à accomplir sur terre que je n’ai pas le droit d’être pompette ou de finir rond comme un cul de pelle de temps en temps ! Merde !
Jésus avait haussé le ton et agité les bras sans cesser de foudroyer du regard son interlocuteur.
Jeff tombe des nues, un peu à la façon d’un élève apprenant que son maître spirituel fume, a des maîtresses et des accès de colère et passe une partie non négligeable de sa vie aux toilettes. Il ouvre et ferme alternativement la bouche telle une grande carpe qui essayerait de parler, mais Jésus lui tourne déjà le dos et gagne la cuisine qui jouxte la piscine. De là, le prophète laisse échapper plusieurs jurons sonores.
— Qu’est-ce que vous pigez pas dans ‘tu ne tueras point’, bordel ? C’est pas un frigo, ça, c’est un cimetière ! Si Siddarta voyait ça…
Jesus se calme alors un peu et revient avec du pain. Il tend une miche à Jeff, qui s’est assis entre temps.
— Tiens, je me suis foiré dans les quantités en le multipliant, tu boufferas que ça pendant trois jours, c’est ta punition.
Là dessus, Jésus fait une bombe dans la piscine en criant ‘LARGAGE !’ et étend ensuite ses bras en croix, le sourire aux lèvres.
Il murmure alors ‘je me demande quand même bien comment je vais mourir’ avec un petit rire et il disparaît soudainement.
Jeff n’avait rien bu ni pris quoi que ce soit ni même fumé. Peut-être le soleil avait-il tapé trop fort ? Le pauvre homme n’avait rien fait pour mériter ça, s’ennuyer ce n’est pas une raison valable pour discuter comme ça avec Jésus.
Jeff se sent changé, néanmoins.
Il fait quelques pas d’hominidés sur terre et ce sont ceux des premiers hommes sur la lune.
Il regarde vers la jungle, et il contemple ses origines.
Il écoute le chant des oiseaux, et c’est son corps entier qui joue une symphonie.
Il porte la main à son cœur, et il sent tout l’univers vibrer.
Il lève les yeux au ciel, et en levant les yeux au ciel il voit toutes les choses. La création ne s’est pas couverte de nuages aujourd’hui.
Jeff se dit alors ‘on a certainement tous un peu de Jesus en nous’
Et il sourit.

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