Le ciel est envahi de nuages roses semblables à de la barbe à papa. Dans un élan de gourmandise, Dieu doit bien en avoir croqué quelques-uns, car certains présentent des marques évidentes de morsure. Ça me rappelle mon enfance, et je pense que c’est un jour idéal pour mourir.
J’observe le long tapis de sable qui se déroule devant moi jusqu’à l’océan. Au loin, le bruit des vagues qui terminent tranquillement leur course sur la plage, à un rythme régulier, comme autant de battements d’aiguilles sur l’horloge de ma vie. Il devrait y avoir un langage universel pour faire ses adieux : dire au revoir au vent et à la mer, à l’ombre et à la lumière. Aux gens,
aussi. Leur signifier qu’ils nous ont été de bonne compagnie, que l’on a eu une belle vie et qu’on les en remercie : un geste de la main, une danse, une dernière révérence. Peut-être qu’il n’y a pas de belles façons de partir, certaines meilleures que d’autres tout au plus. Je ne manquerai ni au vent, ni à la mer, ni à l’ombre, ni à la lumière. Je ne leur suis pas indispensable.
Je le sais depuis le premier jour, chaque être humain le porte en lui, mais ça ne m’a empêché ni de vivre, ni d’aimer. Je manquerai sans doute à mes proches pour quelques temps encore. Mais cette trace infime qu’on laisse dans l’esprit et le cœur de quelques-uns disparaîtra progressivement avec eux. Je ne resterai pas dans la mémoire d’inconnus pour quelques
générations encore. Je n’ai été ni un messie ni un tyran, ni une superstar ni un martyr. Je n’ai pas fait tuer des millions de personnes, asservi des pays entiers ou brûlé la bibliothèque d’Alexandrie. Je n’ai pas aboli l’apartheid ni marqué plus de 40 000 points en NBA, je n’ai pas inspiré des milliers de disciples ni aboli la peine de mort. Aujourd’hui je pars. Je m’en vais. Je
ne laisse aucune lettre derrière moi. Mes proches ne comprendraient pas, ils n’auraient pas compris. Aligner de jolis mots les uns à la suite des autres, c’est ravir au dictionnaire ses plus beaux enfants, et je ne veux pas mourir en criminel. Il faut se faire une raison : aucune phrase n’est à la hauteur d’un enjeu comme le suicide. Non, je n’ai pas aboli la peine de mort, mais je
me l’inflige. Je pars selon mes propres termes, je prends le pouvoir une dernière fois.
Des souvenirs m’envahissent. Une plage au soleil couchant, d’abord. Une autre plage, un autre temps. La mer est calme
et dessine un horizon presque linéaire derrière lequel se couche tranquillement le soleil. Du haut
de mes sept ans, voilà que je m’adresse à lui, le grand seigneur de nos vies :
— C’est ça, cache-toi ! Je suis tout rouge et j’ai mal à cause de toi ! Ma petite voix alors
aiguë n’avait même pas dû faire frémir une moule, mais le petit martyr que j’étais pense avoir réglé ses comptes avec la naine jaune. Je jette ensuite ma pelle et mon son sceau à la face du monde, ou plutôt à la face de ce touriste qui venait de passer devant moi, mais qui, pour ma défense, avait eu le mauvais goût de porter des chaussettes avec ses tongs. Mes parents me
prient de m’excuser et je m’exécute timidement. Le Hollandais rigole un peu et me rend mes projectiles improvisés. Il est immense. Au moment où il se baisse, je m’imagine monter au sommet de son crâne. Peut-être que l’horizon se serait ainsi courbé devant mes yeux et j’aurais prouvé à tous les platistes que la terre est bien ronde, et qu’elle le resterait. Pas besoin d’une
caméra embarquée dans un satellite de la NASA quand on a un géant Hollandais sous la main.
« Il faut rentrer ! » me crie ma mère. Ma sœur et moi formons les derniers remparts susceptibles
de résister aux assauts des vagues, nous rions et nous rentrons plein de sable dans la BX break,
qui démarre au quart de tour.
Surgit alors un souvenir adolescent : les yeux de Prescillia. Non, pas que ses yeux. Il y a dans mon souvenir brûlant d’elle son nez aquilin, ses petites lèvres, ses cheveux roux et ondulés, sa silhouette svelte et sa voix d’ange. Je l’entends encore me glisser un « je t’aime » au creux de
mon oreille. C’était la droite, mon oreille s’en souvient encore. J’entends moins bien de la
gauche depuis. Les murmures de Prescillia se joignent maintenant à un son aigue intense et à
une alternance de deux tons montants puis descendants, d’abord lointains, puis terriblement
proches. Prescillia ne savait pas imiter les sirènes d’ambulance. Elle savait me faire rêver, elle
savait me faire rire, mais imiter ce bruit-là, ce n’était pas sa qualité première. Il fallait me rendre
à l’évidence. C’étaient les sirènes de l’ambulance qui était venue me chercher lors de mon coma
éthylique, à ma première cuite adolescente.
Vient ensuite le souvenir de la naissance de mon premier enfant : Le petit corps du bébé
qui sort de sa matrice. Les cris qu’il pousse, les larmes de joie de sa mère, les miennes qui coulent aussi quand je saisis mon fils. Il est beau, il est en bonne santé, il est le prolongement et le reflet de ma vie sans drames ni tempêtes. Des cris au début, parce qu’il faut bien signifier qu’on existe, mais un amour d’enfant et plus tard une crème d’adolescent. Nous l’avons appelé
Benoît, comme le prénom de l’acteur principal du film « la vie est un long fleuve tranquille ».
Et puis la voix du neurologue. Sa bouche qui articule une phrase qui commence mal : « je
suis désolé de vous l’apprendre, mais… » et qui se termine d’une façon pire encore. Elle s’achève par un mot que le médecin avait détaché de tous les autres. Un mot en suspens dans mon esprit et dans celui de mon entourage. Au mot maudit auquel il donne soudain vie en faisant vibrer l’air autour de lui. Un mot qui me donne la mort : Alzheimer.
Soudain, tout vole en éclat, tout disparaît, tout s’efface et rien n’est plus jamais pareil. Je suis un condamné, demain j’oublierai tout, jusqu’à mon propre prénom. Ce sera comme si tout n’avait jamais vraiment
régné, comme si le champ de mon existence n’avait jamais été cultivé.
Quelques mois plus tard, je me vois noter frénétiquement des prénoms de mes proches sur
un carnet : Benoît, Eva, Henri, Catherine, Julien… Je les répète en boucle, comme pour nier
l’évidence, ma déliquescence programmée. Un des prénoms m’échappe quelques secondes et
j’envoie une chaise voler contre un mur.
Brusquement, je reviens à moi, à ce sable tiède sous mes pieds, au soleil qui s’éteint et qui m’enjoint à m’éteindre aussi. Je pousse un cri qui résonne comme s’il allait au-delà de la plage, au-delà de la mer, vers des terres lointaines et de nouveaux continents. Une émotion intense me saisit. Elle pénètre en moi par toutes les extrémités de mon corps. Elle grossit, elle me
grossit. Le cosmos me parle une langue étrange qui me nourrit. Je ne suis plus un animal, je ne suis plus un individu, je suis un mangeur d’étoiles, d’Univers et de galaxies. Je vois des mondes que je n’ai jamais vu, je rencontre des êtres que je n’ai jamais connu, je sais les choses que je n’ai jamais su, je guéris de maux que je n’ai jamais eu. Des larmes me montent aux yeux. Les
petites boules de tristesse roulent sur mes joues jusqu’à mes lèvres, qui forment un sourire. J’ai eu une belle vie, et je préfère partir heureux et comblé que mourir vide et vierge de tout ce que j’ai appris et de tout ce que j’ai vécu. Je me déchausse et je déflore le sable avec quelques empreintes de pieds. Quelle importance ? Sa virginité à lui, c’est la mer qui la lui rend à chaque
marée. Ici et là, quelques crustacés, quelques insectes, les témoins de mon dernier voyage. La
mer m’attire vers elle, comme la joie d’une femme. Je me déshabille et je la rejoins lentement,
comme s’il s’agissait d’une cérémonie ou d’un mariage. Je suis au bord de l’eau. Une vague
épouse mes pieds. L’immensité m’attend. Je m’engouffre dans la mer jusqu’à la taille et je nage
droit devant moi.

Laisser un commentaire